Les autorités du Gabon ont annoncé le décès officiel du président Omar Bongo, qui souffrait depuis 2007 d'un cancer. Le vieux chef d'État avait auparavant remis tous ses pouvoirs à son fils, le ministre de la Défense Ali Ben Bongo, qui s'est empressé de fermer les frontières du pays. Il a également annoncé "la sécurisation des sites et des bâtiments administratifs sensibles".
Le ministre français des affaires étrangères Bernard Kouchner, a déclaré que la France "perd un ami (...) je déplore également une perte pour l'Afrique, continent où M. Bongo, unanimement respecté par ses pairs, avait ½uvré avec détermination et courage à la paix et la stabilité". Nicolas Sarkozy avait peu avant exprimé "beaucoup de tristesse et d'émotion" après l'annonce du décès du président gabonais: "C'est un grand et fidèle ami de la France qui nous a quittés, une haute figure de l'Afrique et un chef d'État qui avait su gagner l'estime et le respect de l'ensemble de ses pairs".
La France salue la disparition de son dernier fidèle sur le continent africain. Omar Bongo était l'ultime représentant de la Françafrique, cette alliance politico-industrielle qui a fait d'une partie de l'ancien Empire colonial africain la chasse gardée de Paris pendant des dizaines d'années, notre "Pré carré"..
Albert-Bernard Bongo est né en 1935 au plein c½ur de l'Afrique équatoriale française. Après son service militaire dans les troupes coloniales, il est repéré très tôt par les services secrets du général de Gaulle qui l'imposent comme chef du cabinet de Léon M'Ba, premier président de la République du Gabon, devenue indépendante en 1960. Il lui succède à sa mort, en 1967, à la tête du Parti démocratique gabonais, qui devient parti unique en 1968. Grâce à l'appui de Jacques Foccart, le "Monsieur Afrique" de l'Élysée qui tire les ficelles de la vie politique dans les anciennes colonies du continent, Bongo devient une pièce maîtresse dans le dispositif de la Françafrique. Il reçoit la protection de l'armée française, qui ouvre une base militaire permanente à Libreville, non loin du palais présidentiel (encore 800 hommes en 2009).
En 1973, Albert-Bernard Bongo se convertit à l'islam et devient Omar Bongo. Cette conversion l'aide à adhérer à l'OPEP en 1974, ce qui permet à son clan de s'enrichir considérablement, car le Gabon est un grand producteur de pétrole. Bongo sera d'ailleurs directement impliqué dans le scandale de la compagnie pétrolière française Elf, qui mouillera de nombreux hommes politiques enrichis et corrompus. Impulsif, très généreux avec les membres de son clan et farouchement attaché à son pouvoir, il gouverne de façon dictatoriale jusqu'en 1990, où il est obligé d'instaurer le multipartisme, ce qui provoque des émeutes vite réprimées par l'armée française. En 2005, il est réélu avec 79 % des suffrages, malgré les énormes fraudes constatées.
Très lié à la vie politique française, Bongo arrose les différents partis (le PS en 1981, puis le RPR en 1988 et en 1995) et se lie d'amitié avec George Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand et surtout Jacques Chirac. Il a rencontré également Jean-Marie Le Pen et François Bayrou. À peine élu, le 7 mai 2007, Nicolas Sarkozy l'a appelé pour le remercier de « ses bons conseils », puis l'a recu à l'Elysée et a ordonné à tout son gouvernement de saluer un « ami de la France ». Deux mois plus tard, c'est Libreville que le président français choisit pour clore sa première tournée africaine, le 27 juillet 2007. Il n'arrive pas les mains vides, puisqu'il a obtenu, la semaine précédente, un accord jamais vu du Club de Paris qui allège d'au moins 15% la dette gabonaise... Le député-maire UMP de Levallois Patrick Balkany est un habitué du palais présidentiel du Gabon, et le ministre Bernard Kouchner est fortement suspecté d'avoir touché des pôts-de-vin gabonais. Omar Bongo est par ailleurs membre de la franc-maçonnerie française depuis 1965, qui l'a toujours soutenu.
Une page se tourne. La Françafrique s'effondre, malgré les efforts déployés par Jacques Chirac et repris par Nicolas Sarkozy. Les despotes autoproclamés grands amis de la France disparaissent les uns après les autres: Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire) en 1995, Mobutu (Zaïre) en 1997, Gnassigbé Eyadéma (Togo) en 2005... Le Sénégal se tourne vers le camp américain ; le Tchad sombre dans le chaos, alors que les Chinois et les Américains convoitent les richesses pétrolières de la région. Il ne reste plus à la France que le Congo-Brazzaville, la Guinée équatoriale et le Cameroun. Le premier pays est tenu d'une main de fer par Denis Sassou Nguesso, qui a pris le pouvoir avec l'aide militaire de son voisin Omar Bongo (un "homme de paix", vraiment ?), et devenu grand démocrate depuis son entrée dans la franc-maçonnerie. Le second est une minuscule enclave riche en pétrole gouvernée par Theodore Obiang, un président sanguinaire propriétaire de nombreux hôtels particuliers en France qui crucifiait ses opposants sur le bord des routes il y a encore quelques années. Quant au Cameroun, les dirigeants résistent à l'influence des USA, et en profitent pour demander n'importe quoi à Paris... Pour combien de temps ces régimes resteront sous tutelle française ?
Omar Bongo n'aura certainement pas brillé pour son génie d'homme d'État, avec un pays pauvre qui ne profite pas de la manne pétrolière, mais il était devenu, à la longue, un moindre mal nécessaire à la stabilité du Gabon et de l'Afrique centrale... Un fils de pute, certes, mais un fils de pute à nous, comme disent peu courtoisement les Américains.
Il reste à se poser la question de l'avenir du Gabon, où vivent de nombreux ressortissants français. Faut-il parier sur une succession en douceur, avec un partage entre les membres du clan au pouvoir, ou doit-on envisager une flambée de violences, comme en Côte d'Ivoire ou au Togo ? Et qui peut assurer que les nouveaux chefs du Gabon poursuivront la politique pro-française de feu le président Bongo ? En Afrique, on n'est jamais sûr de rien, et même la meilleure des realpolitik peut se tromper. Ainsi, l'Elysée avait été totalement pris de court par le coup d'État du général Gueï à Abidjan en 1999, prélude d'une longue descente aux enfers pour la Côte d'Ivoire et la Françafrique.
