Licence to kill

Licence to kill
Après plusieurs mois de menaces d'attentats, l'Irlande du Nord connaît à nouveau la violence. Malgré les larges volontés de paix, les risques d'embrasement persistent.

Samedi 7 mars au soir, un commando armé a mitraillé une caserne de l'armée britannique, à Masserene, dans le comté d'Antrim, au nord-ouest de Belfast. La fusillade a fait deux morts, deux soldats, et quatre blessés graves, deux militaires et deux civils.
L'attaque a été revendiquée dimanche, par une branche dissidente de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), nommée l'IRA-véritable. Ces paramilitaires catholiques refusent les accords de paix du Vendredi Saint 1998 et sont partisans de la reprise de la lutte contre les Protestants et les Britanniques.
Lundi 9, c'est un policier qui a été tué d'une balle en pleine tête, alors qu'il avait été appelé dans une zone républicaine à Craigavon, dans le comté d'Armagh, aux alentours de 21h. Le meurtre a été revendiqué par un autre groupuscule séparé de l'IRA, l'IRA-continuité.

Le feu couvait depuis plusieurs mois. Les militants républicains radicaux multipliaient les menaces à l'égard de "l'occupant" anglais, mais aussi contre les "traîtres" du Sein Fein, la branche politique de l'IRA qui a accepté les accords de paix. Le Premier ministre britannique Gordon Brown a déclaré que «Aucun meurtrier ne pourra faire dérailler un processus de paix qui a le soutien des gens en Irlande du Nord». « La violence a été rejetée par tous les habitants de l'Irlande et un petit groupe malfaisant ne peut pas remettre en cause la volonté du peuple » lui a répondu le Premier ministre de la République d'Irlande Brian Cowen. A Dublin comme à Londres, tous ont condamné ces attentats, qui sonnent comme d'ultimes épilogues d'une période anarchique qui aura ensanglanté l'Irlande pendant plus de trente ans. Les 2000 manifestants réunis cet après-midi à Belfast à l'appel de la centrale syndicale Irish Congress of Trade Unions (ICTU), ainsi que les commentaires de personnes les plus diverses vont dans le même sens: la page des Troubles est tournée. «J'ai grandi dans un quartier catholique où les policiers [protestants] étaient les ennemis. Maintenant, les choses ont changé pour le mieux. Si mon fils décide d'être gardien de la paix, je serai fier. Je ne devrais pas avoir à m'inquiéter qu'il reçoive une balle dans la tête», témoignait un père de famille (source: lefigaro.fr).

Les terroristes de l'IRA-véritable et de l'IRA-continuité (ainsi que la poignée de trotskystes qui gravitent autour de ces groupuscules) sont les vestiges d'un conflit douloureux dont l'Irlande high tech de 2009 ne veut plus entendre parler. Néanmoins, ce qui a alimenté la guerre civile est loin d'être complètement résolu. D'une part, les méfiances ancestrales et les clivages entre les Catholiques, de culture celte, républicains et partisans d'une union avec l'Eire, et les Protestants, monarchistes et fidèles au Royaume-Uni, sont toujours en place. D'autre part, l'avenir proche est chargé d'incertitudes.

Malgré l'exceptionnel partage des pouvoirs politiques et économiques entre les deux communautés, il n'existe aucune mixité dans la population. A Belfast comme à Derry, les quartiers de différentes confessions sont séparés par des murs ou des barrières de sécurité étroitement surveillés par la police, l'ancienne Royal Ulster Constabulary, qui ne compte que presque exclusivement des protestants dans ses rangs. Chaque citoyen d'Irlande du Nord vit de son côté: les écoles mixtes ne concernent que 3 % de la jeunesse, et 70 % des 18-25 n'ont jamais adressé la parole au camp "d'en face". Le dialogue reste d'autant plus difficile à établir que la rivalité est toujours présente dans les têtes et à la sortie des offices.

D'ici les années à venir, plusieurs évènements pèseront lourd dans le destin de l'Ulster. La crise économique actuelle, qui fragilise l'économie anglo-saxonne et irlandaise est la principale source d'inquiétudes, avec la crainte de voir les bandes incontrôlées des radicaux républicains recruter parmi les chômeurs des quartiers catholiques. Une autre inconnue est l'attitude des Protestants. Tandis que la stratégie de l'IRA-véritable est simple (rendre l'Ulster ingouvernable, forcer les troupes britanniques à quitter l'île, et établir une république socialiste en Irlande), celle des Protestants l'est un peu moins. A l'origine, ces descendants de colons écossais envoyés par Londres au XVIIème siècle pour peupler la province ne sont pas des acharnés du nationalisme britannique. Mais la guerre et le sentiment d'être encerclés par un ennemi ont développé chez eux un attachement jaloux à l'Angleterre. Alors que l'Écosse et le Pays de Galles réclament plus d'autonomie, l'Ulster protestante se déclare britannique jusqu'à la mort. D'ailleurs, la pratique religieuse protestante, synonyme d'identité face aux "Papistes" catholiques est plus importante en Ulster que dans tout le Royaume-Uni. En fait, les Protestants ont surtout peur d'être, comme les Israéliens avec les Palestiniens, surclassés par les Catholiques, car ces derniers ont une plus grande fécondité. L'idée de voir des Catholiques "se multiplier comme des lapins", comme le dit le pasteur protestant extrémiste Ian Paisley, est insupportable pour beaucoup et accrédite la peur d'une future vengeance "papiste"... Jadis le révérend Paisley appelait au meurtre des Catholiques depuis son église devant des paroissiens ivres de haine ; rien ne peut empêcher un autre pasteur d'en faire autant dans les temps à venir. D'autant que, pour la première fois depuis des siècles, la minorité-future majorité- catholique voit ses revenus augmenter, à la différence des Protestants.

La crainte d'un retour du terrorisme en Ulster est à nuancer, compte tenu de la situation archi-minoritaire dans laquelle se trouve la branche dissidente de l'IRA. En revanche, l'histoire étant une source de leçons inépuisables, nous pouvons méditer le traitement effroyable que l'Angleterre aura réservé au peuple d'Irlande pendant des siècles.

Du reste, ceci prouve un constat qui s'est répété en Yougoslavie, en Belgique, en Israël et ailleurs; les États ne sont pas éternels, et les peuples ne veulent pas forcément vivre ensemble.

# Posté le lundi 09 mars 2009 13:30

Modifié le samedi 06 juin 2009 08:05

Du puritanisme à la liberté totale

Du puritanisme à la liberté totale
Au milieu du XXème siècle s'est produit un incroyable effet de balancier qui transforma sans coup férir le strict Danemark et la rigoureuse Suède en paradis pour les libertés sexuelles. Un phénomène surprenant, qui s'explique par les changements qui touchent ces sociétés autrefois monolithiques, et qui mettent en lumière sur les enjeux d'aujourd'hui. Hier la Scandinavie, demain la France ?

Le fantasme absolu de tous les hommes, la grande blonde suédoise aux yeux bleus et à forte poitrine... n'est pas un mythe ! Et pour cause, les pays nordiques sont la destination privilégiée des jeunes occidentaux en mal de sensations. Pourtant, au début du siècle, jamais on n'aurait imaginé qu'un pays élevé dans les principes luthériens ne se dote d'une telle réputation.
Lorsque la Scandinavie embrasse la Réforme protestante à la Renaissance, la nouvelle religion va imprégner profondément les sociétés locales. L'État s'assimile au culte: les rois suédois et danois doivent être obligatoirement membres de l'Église luthérienne, et tout autre confession est punie de mort. La structure épiscopale luthérienne développe une culture de l'autorité et de la discipline, où les fidèles n'ont pas à prendre d'initiatives. Les générations de pasteurs font des sociétés scandinaves des communautés puritaines, travailleuses et sobres.
Tout change après la Seconde guerre mondiale. L'Église perd du pouvoir, et l'État se tourne vers le libéralisme politique. Les atrocités du conflit (le Danemark et la Norvège ont été occupés, la Suède est restée neutre) provoquent un véritable besoin de jouissance et de prospérité, qui se traduit par la révolution sexuelle, fort précoce, avec les premiers festivals du porno en Suède dès les années 1950 et les premiers transsexuels au Danemark. Les barrières morales ont vite cédées, et la tolérance devint une règle. Le Danemark, la Suède et la Norvège sont les pays européens pionniers de la libéralisation de l'avortement et du mariage homosexuel. En 2009, les sociétés nordiques sont particulièrement ouvertes: à titre d'exemple, les Suédoises sont en passe d'obtenir le droit de se baigner à la piscine les seins nus.

Le cinéaste suédois Ingmar Bergman est une figure caractéristique de ces changements. Fils de pasteur, comme beaucoup de monde en Suède, il est élevé dans la rigueur protestante, ce qui le dégoûte de la religion. Doté d'un génie cinématographique époustouflant, il multiplie des films, parfois très durs, porteurs de questions métaphysiques. Il milite pour une totale liberté de m½urs et d'opinions, et rencontre un large écho dans une population confrontée de plein fouet à ce tourbillon de modernité.

La religion s'est pliée à cette évolution. Après avoir perdu son influence sur la société, les Églises nationales ont fermés les yeux sur les questions sexuelles pour pouvoir survivre. Elles ont finalement acceptés les changements, au nom du principe que seule la foi de l'individu compte. Aujourd'hui, l'Église suédoise accepte les femmes pasteurs et autorise le mariage homosexuel.
Ce retournement de situation a achevé le déclin progressif du culte en Scandinavie. Dans l'esprit des gens, la religion garde un rôle culturel (95 % des Suédois se déclarent protestants et 60 % des mariages se font à l'église), mais a perdu tout intérêt. Au Danemark, la pratique religieuse est à 4 %. En Suède celui qui souhaite assister au culte un dimanche beaucoup d'églises fermées, et ne comptera à la cathédrale de Göteborg qu'une poignée de personnes âgées écouter le sermon de l'évêque. Alors que la France conserve encore des réserves de fidèles, le potentiel religieux nordique a fondu comme neige au soleil.

Du passé, il reste certaines valeurs communes, comme la discipline, l'éthique, le travail et l'honnêteté. Cette situation est analysée comme un fait inédit en Europe et dans le monde: une ère post-confessionnelle, où la liberté des m½urs et l'agnosticisme passif ont remplacé la religion. La Scandinavie n'a pas le monopole: la Hollande, autrefois protestante, est devenu à la suite d'un processus similaire un pays à 55 % d'athées, et où les drogues, la prostitution, l'euthanasie, l'adoption homosexuelle et la majorité sexuelle à 16 ans ont été autorisés. La puritaine Grande-Bretagne suit la même voie, alors que la pratique religieuse s'effondre et que l'Église anglicane se déchire sur les questions homosexuelles et féminines. La Norvège est aussi concernée ; sur 90 % de luthériens, 5 % se rend au culte dominical.

En Suède, seules les chapelles pentecôtistes et une minorité de pasteurs rebelles s'opposent au relativisme d'une Église désertée par ses fidèles. En 2003, une trentaine de ministres du culte ont crées un évêché dissident avec à sa tête un évêque retraité pour s'opposer au mariage gay et à l'ordination des femmes. En 2006, chose rarissime, un pasteur s'est convertit au catholicisme de rite traditionaliste. Ses motivations: la religion luthérienne est devenue inefficace dans un pays en voie de devenir athée.

Quelles conclusions tirer ? D'abord, une chape de plomb morale qui pesait sur des pays entiers s'est soulevée en peu de temps, sous diverses impulsions. Est-ce par réaction à la sévérité du protestantisme ? Est-ce le niveau de vie plaisant et confortable de ces sociétés qui les poussent à se détacher de Dieu ? Les pays catholiques vivent aussi des phénomènes sociaux identiques, mais leur passé n'a pas été marqué par un puritanisme aussi systématique ; les revendications modernes (homosexualité, euthanasie...) sont moins fortes, malgré les volontés politiques. Il apparaît que les institutions religieuses ne sont pas invincibles. Les Églises protestantes "classiques", anglicanes, réformées et luthériennes, sont en voie de disparition, même si elles ont acceptées le changement, des exemples que méditent les responsables du Vatican quand les Évangéliques agissent. Si le christianisme mondial est en plein essor, nombreux sont ceux qui annoncent la fin de l'Europe des cathédrales. Peut-être à tort, mais avec l'exemple suédois, tout est possible.

Ironie du sort, Bergman, qui a tant fait pour la sécularisation de la Suède, repose aujourd'hui sur l'île de Gotland, où la pratique religieuse conserve encore des chiffres significatifs...

# Posté le samedi 28 février 2009 05:57

Modifié le samedi 06 juin 2009 08:10

Le jeu gagnant de Bibi Nétanyahou

Le jeu gagnant de Bibi Nétanyahou
Suite aux élections législatives du 10 février en Israël, qui ont données un résultat très serré, l'ex-Premier ministre Benjamin Nétanyahou pourrait revenir au pouvoir grâce au soutien de l'extrémiste Avidgor Liebermann. Une coalition dirigeante archi-belliqueuse pourrait naître, dans un contexte régional brûlant.

Organisé au lendemain de l'invasion de Gaza par l'armée israélienne, qui a favorisé en Israël le vote conservateur, le scrutin législatif opposait trois grandes figures politiques principales: Tzipi Livni, ministre sortante des Affaires étrangères et leader du parti centriste Kadima, Ehoud Barak, ex-Premier ministre et chef de file des Travaillistes, et Benjamin "Bibi" Netanyahou, ex-Premier ministre et chef du Likoud, la droite nationaliste. Durant le conflit, qui était approuvé par la quasi-totalité de la population israélienne, les trois concurrents ont rivalisé de surenchère pour apparaître comme le vrai sauveur d'Israël, qui selon la tradition juive, possède le privilège unique d'être le peuple élu de Dieu.

En Europe, les cercles d'affaires et les journaux penchaient nettement pour Tzipi Livni, seule personne à leurs yeux capable de compléter la nouvelle politique américaine en mettant en place une réelle volonté de dialogue et de modération. Or, la guerre éclair de Gaza, menée et justifiée par la candidate de Kadima, eut le temps de réduire à néant ces vains espoirs. Aux États-Unis, l'administration Obama a pris soin, au contraire de Bush, de ne pas se mêler ostensiblement au scrutin israélien,même si les lobbies juifs américains, l'American Jewish Comitee et la B'naï B'nirth, roulaient sans complexe pour "Bibi" Nétanyahou, identifié comme homme de convictions et de poigne.

Les résultats ont donné à la Knesset, l'assemblée nationale israélienne, une très faible majorité à Kadima (28 sièges, contre 27 pour le Likoud), alors que les Travaillistes n'en obtenaient que 13. Mais ce qui a marqué l'issue du scrutin, c'est le score confortable du parti Israel Beitnou, dirigé par le tribun extrémiste Avidgor Liebermann, qui plafonne à 15 sièges.

Avidgor Liebermann est un personnage qui oscille entre la caricature et la complexité. Ce petit homme barbu a vécu en Union soviétique jusqu'à son émigration en Israël. Il fait ses débuts dans le parti Kach, mouvement juif raciste qui persécute la minorité arabe. En 1996, il rejoint Benjamin Nétanyahou, alors Premier ministre d'une coalition nationaliste dure, mais finit par fonder son propre parti pour protester contre la "modération" de son ancien mentor. L'ancien immigré moldave se distingue par sa férocité incompréhensible envers les Palestiniens et les Arabes vivant en Israël. Il a jadis préconisé d'utiliser la bombe atomique contre Téhéran et contre le barrage d'Assouan en Égypte. En 2003, il demandé que les Palestiniens de Cisjordanie soient «transportés en autocar vers la mer Morte, pour y être noyés». Il est bien entendu opposé à la moindre négociation de paix avec les Palestiniens, comme avec l'Égypte, la Syrie et l'Iran. Le succès de cet extrémiste de la pire espèce (qui est pourtant traité avec tous les égards lorsqu'il se rend à Washington) repose essentiellement sur le malaise des Juifs venus de l'ex-URSS dans les années 1990, qui ne se sont pas intégrés dans la société israélienne. D'un autre côté, Liebermann défend des valeurs laïques chères aux anciens immigrés soviétiques, qui ne brillent ni par des convictions religieuses prononcées, ni par des états d'âme de juifs occidentaux. Ainsi, il est pour l'établissement d'un mariage civil en Israël.

Liebermann, marginalisé par la gauche israélienne, a conclut un accord avec son ancien complice Nétanyahou. «Nous recommandons Benjamin Nétanyahou, mais seulement dans le cadre d'un gouvernement élargi.», a-t-il déclaré. Le chef du Likoud a reçut cet adoubement comme une bénédiction, alors que Kadima peinait à séduire les Travaillistes à bâtir une coalition entre-eux.
En plus du Likoud et d'Israël Beteinou, la candidature de Nétanyahou est soutenue par deux partis religieux ultranationalistes (7 députés), et les partis ultra-orthodoxes du Shass (11 députés) et de la Liste unifiée de la Torah (5 sièges), soit 65 députés, la majorité absolue au parlement. Nétanyahou, qui n 'a jamais douté en sa victoire, se retrouve désormais dans une position de force, et c'est très probablement lui que le président Shimon Péres nommera comme nouveau Premier ministre. Un retour en grâce dix ans après sa chute.

La victoire de Benjamin Nétanyahou est une catastrophe pour tous les partisans d'une paix négociée au Proche-Orient. Le futur Premier ministre, s'il est moins démonstratif que Liebermann, partage avec lui les mêmes convictions: il est hostile à tout accord avec les Palestiniens, et parle même de retourner à Gaza pour achever la destruction du Hamas... Il est également favorable à un raid aérien sur les centrales nucléaires d'Iran. En face, Tzipi Livini, qui a pourtant soutenu la riposte disproportionnée de l'armée à Gaza, fait, pour le coup, figure de la modérée pacifique que la presse européenne décrit. A l'heure où les États-Unis semblent être disposés à changer de politique à l'égard d'Israël, leur meilleur allié dans la région, sinon dans le monde, la nouvelle donne israélienne conservatrice va à l'opposé de la volonté réformatrice d'Obama.
Or, aucun des nombreux problèmes politiques du Moyen-Orient ne sera réglé tant que les Palestiniens ne disposeront pas d'un véritable État indépendant à côté d'Israël.

# Posté le jeudi 19 février 2009 07:50

Modifié le samedi 06 juin 2009 08:12

Le Monde selon K.

Le Monde selon K.
Mis en cause par Pierre Péan dans son livre Le Monde selon K, le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner peine à s'expliquer. Triste déchéance pour ce vendeur de charité professionnel, adepte d'un cosmopolitisme humanitaire exacerbé.


Pierre Péan est un journaliste réputé pour son sérieux. Il a jadis révélé dans Une jeunesse française ce qui n'était su que par certains: le passé de François Mitterrand, président socialiste de la République, sous le régime de Vichy. Cette fois, Péan et son confrère journaliste Philippe Cohen s'attaquent à une icône de la gauche bourgeoise française, devenue l'homme politique préféré des Français: Bernard Kouchner.

Mr K. a eu une existence tumultueuse. Issu d'une famille juive sensible aux idées communistes, le jeune Bernard s'engage comme médecin volontaire lors de la guerre du Biafra, dans les années 1960. Il en ressort choqué, et décide de se consacrer à la cause humanitaire. Au nom de cet "humanitarisme", K. va se permettre d'agiter une magnifique idée très en vogue au début de la décennie 1990, le "droit" d'ingérence: la doctrine qui donne à l'intervention des pays occidentaux dans les pays en proie à la famine, à la guerre etc. une légitimité humaniste. En gros, on a le droit de tuer au nom du bien fait aux autres.

Très vite, K. est de tous les théâtres d'opérations: Yougoslavie, Somalie, Rwanda... Il s'y forge une réputation médiatique, aidé par les différents hommes politiques et par ses amis "philosophes" tel Bernard Henri Lévy.

On retiendra la célèbre photo de K. débarquant du riz en Somalie (celle-ci aura été entièrement montée par un journaliste photographe professionnel), on se souviendra de la hargne de K. envers les Serbes lors de la guerre de Bosnie (alors qu'ils étaient loin d'être les seuls belligérants du conflit à commettre des exactions), on apprend que K. est très proche du dictateur actuel du Rwanda Paul Kagamé et qu'il a pris parti pour lui lors du génocide rwandais...

Le livre de Pierre Péan soulève en particulier deux problèmes d'éthique: d'abord, comment est-il possible que l'épouse du ministre des Affaires étrangères puisse être nommée présidente des médias francophones à l'étranger ? Et ensuite, pourquoi K. n'a t-il pas été l'objet d'une enquête concernant ses... petits arrangements financiers avec le président à vie du Gabon Omar Bongo, homme de réseaux et autoproclamé GRAND ami de la France et de ses dirigeants ? Dans un pays anglo-saxon, jamais de pareils manquements ne seraient tolérés plus longtemps...

Bernard Kouchner est pourtant un américain dans l'âme. Libéral jusqu'à la moelle, lié à la franc-maçonnerie US, il ne voit le monde que d'une façon caricaturale, avec les bons humanistes d'un côté et les méchants nazis de l'autre. A peine nommé par le président de la République (qui ne peut que se flatter d'avoir débauché un gros poisson du marigot socialiste, lui qui, dixit K., "n'éprouve aucune honte à pêcher dans les eaux de l'extrême-droite"), il parle de déclarer la guerre à l'Iran ! Nous savions qu'il était un clown et un vendeur de charité professionnel, il nous restait à apprendre qu'il était un corrompu...

"Le Tiers-monde faisait peur, avec Kouchner il fait pitié"
Régis Debray

# Posté le mardi 10 février 2009 11:47

Modifié le mardi 03 mars 2009 16:27

Revendications partisanes

Revendications partisanes
Le secrétaire d'État chargé des Relations avec le parlement Roger Karoutchi, candidat aux primaires UMP pour les régionales en Ile-de-France a choisi d'afficher son homosexualité dans un livre à paraître fin janvier chez Flammarion, Mes quatre vérités. C'est la première fois en France qu'un membre du gouvernement rend publique son homosexualité.

Depuis les élections régionales de 2004, où la droite, pour avoir refusé une alliance avec le FN, fut battue partout par le PS, les élus de l'UMP caressent le rêve de s'emparer de ce bastion stratégique qu'est la région de la capitale. Jusqu'à maintenant, trois candidats du parti de la "majorité" étaient sur les rangs: Yves Jégo, secrétaire d'État à l'Outre-mer, Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur, et Roger Karoutchi, secrétaire d'État au Parlement . Très vite, Jégo a abandonné la course. Les deux concurrents représentent deux projets, mais aussi deux appartenances politiques différentes. Valérie Pécresse, députée de Versailles depuis 2002, est issue d'une famille aisée, et a couronné de brillantes études (elle fut bachelière à 16 ans) par un engagement politique aux côtés de Jacques Chirac. Elle bénéficie du soutien de la droite bourgeoise de gouvernement. Roger karoutchi, lui, est un fidèle de Nicolas Sarkozy. Ce fils d'immigrés juifs marocains a évolué dans l'ombre de son mentor et a su se rendre indispensable dans la galaxie sarkozyste. Il apparaît davantage comme un homme de clan plutôt que comme un rassembleur. Aussi, les électeurs UMP n'hésitent pas. Dans un sondage du 8 janvier 2009 publié dans Le Figaro, la majorité des personnes interrogées préfèrent Valérie Pécresse à Roger Karoutchi. C'est alors qu'une vingtaine de jours plus tard, Karoutchi, après avoir contacté diverses agences de presse, a fait son "coming-out": «Oui, j'ai un compagnon et je suis heureux avec lui» a-t-il fièrement proclamé, ajoutant au passage que «Aujourd'hui, on a la chance d'avoir avec Nicolas Sarkozy et François Fillon des dirigeants modernes, ouverts et qui participent à l'évolution de la société».

Aussitôt, cet aveu a été salué par les divers mouvements homosexuels, dont le lobby Gaylib au sein de l'UMP. Roger Karoutchi a clairement indiqué que la mise en avant de sa vie privée était une réponse à sa rivale: Interrogé sur ce qui distingue sa candidature de celle de Roger Karoutchi, Valérie Pécresse avait déclarée: «Et je suis aussi une mère de famille avec trois jeunes enfants». Une remarque homophobe selon le secrétaire d'État.

Il ne s'agit guère d'une révolution. En 1998, Bertrand Delanoë, actuel maire de Paris, avait rendu publique son homosexualité à la télévision sans créer de réactions particulières. Il avait été suivi quelques années plus tard par Jean-Luc Roméro, ex-député UMP, atteint également du virus du SIDA. Dans les rangs de la droite, comme dans ceux de la gauche, on trouve plusieurs bissexuels et homosexuels, parfois des personnalités de premier plan, comme Jack Lang au PS ou Jean-Claude Gaudin à l'UMP. Il n'y a donc aucun non-dit, aucun "tabou", contrairement à ce que prétend l'hebdomadaire pro-Sarkozy Le Point, qui souligne « l'élégance » du Secrétaire d'État.

Pourtant, il n'y a guère d'élégance dans ce qui s'apparente à une utilisation de la vie privée à des fins politiques. En faisant part de ses préférences sexuelles, Roger Karoutchi s'exprime en tant que ministre au nom de l'intime ; un déballage indécent, qui est malheureusement courant dans une société "people" qui affirme qu'il n'y a plus de secrets à avoir entre les hommes. Non content d'évoquer son orientation, il l'expose aux foules dans un livre censé expliquer son programme politique: il s'agit d'une véritable amputation de la personnalité. M. Karoutchi n'est pas seulement homosexuel, il est le candidat d'un courant politique, représentant d'idées et d'électeurs divers, hétéros et homosexuels. Il est dangereux de limiter une personnalité à un unique aspect - ce que les médias font généralement: Barack Obama est un noir, Cohn-Bendit un juif, Philippe de Villiers un catholique etc.

On peut d'ailleurs se demander si cette "révélation" n'était pas programmée depuis longtemps, et destinée à affaiblir l'adversaire. En effet, Mme Pécresse, catholique pratiquante et mère de famille, s'est élevée en tant que députée contre les projets en faveur de l'homoparentalité: en plus d'être une rivale aux primaires de Karoutchi, elle est aussi un obstacle aux idées de ses amis gays et lesbiennes. En sous-entendant qu'elle serait homophobe, ce qui semble faux et grotesque, Karoutchi entend faire d'une pierre deux coups: la discréditer, et s'attirer les grâces de la communauté gay de Paris, qui est, de loin, la plus forte en nombre et en influence de France.
Cette controverse introduit également une idée gênante. Roger Karoutchi a en effet rendu son homosexualité publique en réaction à la conception de la famille de Valérie Pécresse. Si l'on suit cette logique, on en conclut que le statut de femme mariée et de mère de plusieurs enfants serait dépassé, conservateur, voire suspect, en face d'une homosexualité moderne qui s'inscrit dans "l'évolution" de la société... On remarque là un effet pervers de notre République: une minorité - qui ne regroupe nullement tous les homosexuels - travaille à changer les mentalités de la majorité de la population au nom de revendication partisanes et identitaires.

Jadis les gays étaient la cible, sinon la risée de l'opinion. Encore aujourd'hui, la préférence sexuelle est loin d'être acceptée partout dans le monde, et subsiste encore dans certains pays marqués par le puritanisme un regain d'intolérance envers les "sodomites": aux Etats-Unis, un gouverneur de l'État de New York a dû démissionner en 2008 parce qu'il avait caché son homosexualité. La France peut être fière de respecter les choix personnels de chacun. Néanmoins, l'orientation de quelque-uns ne sauraient imposer son modèle aux autres, ni d'en critiquer la validité. La liberté est l'affaire de tous, et elle implique le respect de chacun.

# Posté le dimanche 01 février 2009 05:54

Modifié le samedi 06 juin 2009 08:17