Samedi 7 mars au soir, un commando armé a mitraillé une caserne de l'armée britannique, à Masserene, dans le comté d'Antrim, au nord-ouest de Belfast. La fusillade a fait deux morts, deux soldats, et quatre blessés graves, deux militaires et deux civils.
Lundi 9, c'est un policier qui a été tué d'une balle en pleine tête, alors qu'il avait été appelé dans une zone républicaine à Craigavon, dans le comté d'Armagh, aux alentours de 21h. Le meurtre a été revendiqué par un autre groupuscule séparé de l'IRA, l'IRA-continuité.
Le feu couvait depuis plusieurs mois. Les militants républicains radicaux multipliaient les menaces à l'égard de "l'occupant" anglais, mais aussi contre les "traîtres" du Sein Fein, la branche politique de l'IRA qui a accepté les accords de paix. Le Premier ministre britannique Gordon Brown a déclaré que «Aucun meurtrier ne pourra faire dérailler un processus de paix qui a le soutien des gens en Irlande du Nord». « La violence a été rejetée par tous les habitants de l'Irlande et un petit groupe malfaisant ne peut pas remettre en cause la volonté du peuple » lui a répondu le Premier ministre de la République d'Irlande Brian Cowen. A Dublin comme à Londres, tous ont condamné ces attentats, qui sonnent comme d'ultimes épilogues d'une période anarchique qui aura ensanglanté l'Irlande pendant plus de trente ans. Les 2000 manifestants réunis cet après-midi à Belfast à l'appel de la centrale syndicale Irish Congress of Trade Unions (ICTU), ainsi que les commentaires de personnes les plus diverses vont dans le même sens: la page des Troubles est tournée. «J'ai grandi dans un quartier catholique où les policiers [protestants] étaient les ennemis. Maintenant, les choses ont changé pour le mieux. Si mon fils décide d'être gardien de la paix, je serai fier. Je ne devrais pas avoir à m'inquiéter qu'il reçoive une balle dans la tête», témoignait un père de famille (source: lefigaro.fr).
Les terroristes de l'IRA-véritable et de l'IRA-continuité (ainsi que la poignée de trotskystes qui gravitent autour de ces groupuscules) sont les vestiges d'un conflit douloureux dont l'Irlande high tech de 2009 ne veut plus entendre parler. Néanmoins, ce qui a alimenté la guerre civile est loin d'être complètement résolu. D'une part, les méfiances ancestrales et les clivages entre les Catholiques, de culture celte, républicains et partisans d'une union avec l'Eire, et les Protestants, monarchistes et fidèles au Royaume-Uni, sont toujours en place. D'autre part, l'avenir proche est chargé d'incertitudes.
Malgré l'exceptionnel partage des pouvoirs politiques et économiques entre les deux communautés, il n'existe aucune mixité dans la population. A Belfast comme à Derry, les quartiers de différentes confessions sont séparés par des murs ou des barrières de sécurité étroitement surveillés par la police, l'ancienne Royal Ulster Constabulary, qui ne compte que presque exclusivement des protestants dans ses rangs. Chaque citoyen d'Irlande du Nord vit de son côté: les écoles mixtes ne concernent que 3 % de la jeunesse, et 70 % des 18-25 n'ont jamais adressé la parole au camp "d'en face". Le dialogue reste d'autant plus difficile à établir que la rivalité est toujours présente dans les têtes et à la sortie des offices.
D'ici les années à venir, plusieurs évènements pèseront lourd dans le destin de l'Ulster. La crise économique actuelle, qui fragilise l'économie anglo-saxonne et irlandaise est la principale source d'inquiétudes, avec la crainte de voir les bandes incontrôlées des radicaux républicains recruter parmi les chômeurs des quartiers catholiques. Une autre inconnue est l'attitude des Protestants. Tandis que la stratégie de l'IRA-véritable est simple (rendre l'Ulster ingouvernable, forcer les troupes britanniques à quitter l'île, et établir une république socialiste en Irlande), celle des Protestants l'est un peu moins. A l'origine, ces descendants de colons écossais envoyés par Londres au XVIIème siècle pour peupler la province ne sont pas des acharnés du nationalisme britannique. Mais la guerre et le sentiment d'être encerclés par un ennemi ont développé chez eux un attachement jaloux à l'Angleterre. Alors que l'Écosse et le Pays de Galles réclament plus d'autonomie, l'Ulster protestante se déclare britannique jusqu'à la mort. D'ailleurs, la pratique religieuse protestante, synonyme d'identité face aux "Papistes" catholiques est plus importante en Ulster que dans tout le Royaume-Uni. En fait, les Protestants ont surtout peur d'être, comme les Israéliens avec les Palestiniens, surclassés par les Catholiques, car ces derniers ont une plus grande fécondité. L'idée de voir des Catholiques "se multiplier comme des lapins", comme le dit le pasteur protestant extrémiste Ian Paisley, est insupportable pour beaucoup et accrédite la peur d'une future vengeance "papiste"... Jadis le révérend Paisley appelait au meurtre des Catholiques depuis son église devant des paroissiens ivres de haine ; rien ne peut empêcher un autre pasteur d'en faire autant dans les temps à venir. D'autant que, pour la première fois depuis des siècles, la minorité-future majorité- catholique voit ses revenus augmenter, à la différence des Protestants.
La crainte d'un retour du terrorisme en Ulster est à nuancer, compte tenu de la situation archi-minoritaire dans laquelle se trouve la branche dissidente de l'IRA. En revanche, l'histoire étant une source de leçons inépuisables, nous pouvons méditer le traitement effroyable que l'Angleterre aura réservé au peuple d'Irlande pendant des siècles.
Du reste, ceci prouve un constat qui s'est répété en Yougoslavie, en Belgique, en Israël et ailleurs; les États ne sont pas éternels, et les peuples ne veulent pas forcément vivre ensemble.




