Vers 15 h 30, les premiers éléments français sont pris pour cibles par des insurgés retranchés sur les crêtes. Armés d'un matériel soviétique performant : fusils de sniper SVD Dragunov, fusils d'assaut AK-47 et lances-roquettes RPG-7, les Talibans coupent la colonne en deux et tente de réduire les deux poches françaises par encerclement. Les combats sont acharnés. Dès 16 h, un appui aérien est demandé d'urgence auprès de l'aviation américaine, qui ne peut pas bombarder la zone car Français et Talibans sont trop proches les uns des autres, une man½uvre tactique des Talibans qui avaient anticipé la riposte aérienne. Jusque tard dans la soirée, les Français seront harcelés sans relâche et à bout portant par l'ennemi. Le lendemain, les Talibans décrochent, et la patrouille évacue la vallée. Les soldats français auront fait face avec courage et professionnalisme.
Pendant les combats, 10 soldats du 8e RPIMa ont été tués, dont plusieurs égorgés par les Talibans et dépouillés de leur armement et de leurs uniformes. 21 autres sont blessés, et l'interprète afghan qui les accompagnait, capturé, est retrouvé égorgé et mutilé dans la vallée. Pour l'opinion française alors en pleine vacance, chez le choc. Le 20 août, Nicolas Sarkozy se rend à Kaboul auprès des 3000 militaires français. Le lendemain, des obsèques nationales sont organisées à l'hôtel des Invalides à Paris en présence des familles, du gouvernement, de l'état-major et des aumôniers militaires catholique et protestant. Les dix tués sont faits chevaliers de la légion d'honneur à titre posthume. Le président Sarkozy proclame: "Nous n'avons pas le droit de perdre là-bas".
Le conflit afghan dans lequel la France est engagée dure depuis 1979: à l'époque, l'Afghanistan est une fragile république d'Asie qui s'est dotée d'un régime communiste pro-soviétique. Confrontées à une révolte islamiste, les autorités de Kaboul demandent l'aide de l'URSS, qui intervient massivement: plus de 50 000 soldats de l'Armée rouge pénètrent en Afghanistan. Les États-Unis voient immédiatement le danger que représente la présence de chars soviétiques à proximité du Golfe persique, riche en pétrole. La C.I.A. décide alors de financer, avec l'aide du Pakistan voisin et de l'Arabie Saoudite, les réseaux musulmans extrémistes qui luttent contre l'envahisseur communiste athée... Les rebelles disposent vite de missiles Stinger, qui déciment les hélicoptères russes, tandis que la guérilla harcèle les troupes au sol. Finalement, l'Armée rouge se retire en catastrophe en 1989, deux ans avant l'effondrement de l'URSS.
La guerre civile se poursuit pourtant, entre le régime de Kaboul et les différents chefs de la rébellion. Lorsqu'en 1992, le président communiste Nadjibullah est trahi par ses officiers, qui livrent la capitale aux insurgés, le pays plonge dans le chaos. Les ethnies turkmènes, ouzbeks et pachtounes s'entre-tuent, sur fond de trafic d'héroïne. En 1996, soutenu par le Pakistan, le mollah (prédicateur) Omar, chef spirituel des Talibans, partisans d'un Islam fondamentaliste, prend le pouvoir à Kaboul. Ses hommes torturent et tuent Nadjibullah, et instaurent une dictature religieuse, basée sur la Charia. Les femmes n'ont aucun droit, et les libertés individuelles sont inexistantes. Les Talibans bénéficient du financement des États arabes. Ils accueillent en 1998 Oussama Ben Laden, chef de l'organisation terroriste Al Qaïda, qui revendique un Islam pur.
En 2001, les attentats du World Trade Center entraînent la déclaration de guerre par les U.S.A. à Ben Laden, qui avais pourtant été aidé par les Américains pendant la guerre contre les Russes ! Comme les Talibans (eux-mêmes des créatures de la C.I.A.) refusent de livrer le leader terroriste, les États-Unis et leurs alliés bombardent l'Afghanistan et y envoient des troupes. Kaboul est rapidement sous contrôle, et un gouvernement fantoche dévoué aux nouveaux occupants et mis en place. Mais le mollah Omar et Ben Laden demeurent introuvables. La France de Jacques Chirac est restée hors du conflit.
La situation change dès 2002: grâce à la complicité des populations vivant sur la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, les Talibans reconstituent leurs forces rapidement et lancent des opérations de guérilla. Malgré le succès de l'opération aéroportée Anaconda, les U.S.A. sont contraints de demander un plus fort engagement militaire de leurs alliés. La Grande Bretagne (8000 hommes) et la Hollande (6 000 hommes) envoient de forts contingents ; la France suit, et installe une base de 2000 soldats à Kaboul, renforcée début 2008 par l'envoi d'un millier d'hommes supplémentaires décidé par Nicolas Sarkozy. La stratégie des dirigeants français est un strict alignement sur les décisions américaines. Washington ne compte en aucun cas quitter l'Afghanistan sans avoir vaincu une rébellion qu'ils ont autrefois crée de toutes pièces. Or, le conflit est clairement dans une impasse: si la majorité de la population est lasse de la guerre, elle bascule très paradoxalement dans le camp des Talibans, vus comme de bons musulmans qui se battent contre l'étranger. A la supériorité technologique des Alliés se heurtent les difficultés naturelles du pays, vaste ensemble de montagnes impraticables, et le savoir-faire de l'ennemi en matière de guérilla.
L'entêtement des hommes politiques français quant à cette guerre paraît explicable dans la logique d'une alliance privilégiée avec les États-Unis. L'embuscade de l'été dernier a en outre renforcé une sorte de fierté nationale qui met un point d'honneur à tenir le cap... Mais avec quoi ? L'armée française ne dispose pas des mêmes moyens que ses autres partenaires. Le manque de munitions, d'hommes et de matériels se fait cruellement ressentir. Par ailleurs, nombreux sont les militaires qui font remarquer le mépris affiché par les politiciens de Paris à leur égard. Nicolas Sarkozy, qui a bâclé son service militaire grâce à une combine quand il était jeune élu RPR, n'a aucune considération pour l'armée et bafoue ouvertement le respect d'un chef d'État à ses troupes. Non content de susciter une "mini-révolte" dans le corps des officiers par sa politique inexplicablement sévère (voir cet article), il traite les généraux d'"incapables" et d'"amateurs" devant le peuple et préfère aller décorer Christian Clavier plutôt que de saluer les familles des victimes militaires... Comble du dégoût, il a ostensiblement ricané lors de son discours du 20 août 2008 à Kaboul en évoquant le sort de la patrouille attaquée !
Parmi la bonne société de droite, c'est la stupeur. A Versailles, à Nancy et à St Cyr Coëtquidan, la quasi-totalité du corps des officiers avait pourtant vu en Sarkozy l'homme providentiel en 2007. Il fallait voir la joie non dissimulée de ces catholiques patriotes en évoquant ce président si brillant et si convaincant, relayée par les chroniqueurs de la droite bourgeoise dans Le Figaro, Spectacle du Monde et Valeurs actuelles... Le comportement choquant de leur champion a secoué plus d'un ! Comment ont-ils pu faire confiance envers un homme qui n'a aucun sens de la carrière des armes et totalement dénué de la sobriété élégante de ce milieu où noblesse oblige ? Encore un électorat trahi par le chef de l'État, qui risque de payer ses insultes envers la communauté militaire au prix fort quant les prochaines élections auront lieues, malgré la loyauté de la haute bourgeoisie.
On peut enfin s'interroger sur l'avenir de ce conflit. Un retrait militaire français, bien que réclamé à corps et à cri par une poignée de députés communistes et par l'outsider de droite Nicolas Dupont-Aignan, est hors de question. La France ne doit d'abord pas capituler devant une poignée de rebelles fanatiques. Il y va de l'honneur de notre armée. De plus, l'abandon de l'Afghanistan aux Talibans aurait des effets désastreux: le pays deviendrai un foyer du terrorisme islamique, qui menacerai l'équilibre de la région, tandis que les extrémistes seraient encouragés dans leur succès contre l'Occident. "A côté de ça, Gaza sera un ball-trap" prédit Maurice G. Dantec.
Cependant, une vision réaliste s'impose. Le général Mark Carleton-Smith, commandant les forces anglaises à Kaboul, juge impossible pour les forces occidentales de gagner la guerre contre les Talibans. "Nous n'allons pas gagner cette guerre. Il s'agit de la réduire à un niveau d'insurrection contrôlable, ne constituant pas une menace stratégique et pouvant être géré par l'armée afghane", précise-t-il. Le pragmatisme britannique est saisissant. Il implique un strict combat contre les Talibans autour des centres stratégiques, alors qu'un foyer de la rébellion serait épargné en zone rurale, sans risque majeur. Cette situation existe d'ailleurs dans de nombreux pays du monde, comme le Sénégal, le Laos ou le Pérou, où subsistent des guérillas réelles, mais trop faibles pour mettre en péril le pouvoir en place. D'ici la mise en place de cette stratégie si elle a lieue, le chantier est immense.


